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Fabrice Beyer


Entre l'évitement systématique et l'autoritarisme

Six à huit semaines après la rentrée, c’est immanquable : les petites frictions mises de côté en septembre refont surface. Un désaccord entre deux collaborateurs qui traîne depuis des semaines. Une tension avec un partenaire qui n’a jamais été nommée clairement. Un conflit larvé dans l’équipe que tout le monde perçoit, sauf, apparemment, celui qui devrait le traiter. 

Face à cette réalité, j’observe deux réflexes opposés chez les managers que j’accompagne, et aucun des deux ne fonctionne durablement. Le premier : éviter, temporiser, espérer que « ça se tasse tout seul ». Le second : trancher sèchement pour en finir au plus vite, quitte à écraser l’un des deux camps. Le vrai courage managérial ne se trouve dans aucun de ces deux extrêmes — il se trouve dans l’entre-deux, rarement enseigné et encore moins souvent assumé.

1️⃣ Pourquoi le conflit reste si difficile à aborder pour un manager

Gérer un conflit expose à un risque que beaucoup de managers redoutent sans se l’avouer : celui de prendre parti, ou d’être perçu comme prenant parti, quelle que soit la décision rendue. Cette peur pousse à un évitement qui se présente rarement comme tel — on l’appelle « laisser le temps faire les choses » ou « ne pas envenimer la situation ».


À l’inverse, certains managers, précisément parce qu’ils redoutent de paraître faibles ou hésitants, basculent dans l’excès inverse : trancher vite et fort, sans réel espace d’écoute, pour clore le sujet au plus vite. Ce réflexe soulage sur le moment, mais laisse souvent une partie de l’équipe avec le sentiment de ne pas avoir été entendue — ce qui prépare le conflit suivant plutôt que de le résoudre.


2️⃣ Ce que gérer un conflit n’est pas


Gérer un conflit, ce n’est pas donner raison à l’un des deux camps pour en finir plus vite. Une décision rendue sans que chaque partie ait eu l’occasion réelle d’exposer sa version laisse une trace, même quand elle est objectivement juste sur le fond.


Ce n’est pas non plus laisser la situation « se réguler naturellement » en espérant que les personnes concernées trouvent seules un terrain d’entente. Certains conflits se résolvent effectivement ainsi ; la majorité, en revanche, s’enkyste et finit par contaminer le reste de l’équipe, qui ajuste son comportement pour éviter les deux personnes en froid.


3️⃣ Comment l’évitement ou l’écrasement se manifestent concrètement


Dans mes accompagnements, l’évitement prend des formes reconnaissables : des points d’équipe où le sujet qui fâche n’est jamais abordé frontalement, des messages écrits privilégiés pour ne pas avoir à gérer une réaction émotionnelle en direct, ou une réorganisation discrète des plannings pour éviter que les deux personnes en tension ne travaillent ensemble — sans jamais nommer le vrai motif.


L’écrasement, de son côté, se repère à un ton qui se durcit d’un coup sur un sujet précis, une décision rendue en quelques minutes sur un différend qui couvait depuis des semaines, ou une clôture du sujet en réunion sans qu’aucune des deux parties n’ait pu s’exprimer complètement.


4️⃣ Trois leviers pour arbitrer sans se trahir


👉 Explorer ce que chaque camp du conflit défend réellement, au-delà du désaccord apparent. Un conflit sur une méthode de travail cache souvent un enjeu de reconnaissance ou de charge perçue comme injuste. Traiter le symptôme visible sans identifier l’enjeu réel derrière ne résout rien durablement.


👉 Réaligner sa posture d’arbitre sur l’écoute équitable plutôt que sur la rapidité de résolution. Cela ne signifie pas allonger indéfiniment le processus, mais s’assurer que chaque partie a été entendue avant qu’une décision ne soit rendue — ce qui change radicalement la façon dont cette décision, même défavorable à l’un des camps, sera reçue.


👉 Avancer en nommant le conflit explicitement plutôt qu’en le traitant en creux. Une phrase simple — « je vois qu’il y a une tension entre vous deux sur ce sujet, parlons-en directement » — suffit souvent à désamorcer une situation qui s’enveniment surtout par le non-dit accumulé.


5️⃣ Ce qui ne fonctionne pas


Organiser une réunion collective pour régler un conflit qui n’implique que deux personnes met souvent une pression disproportionnée sur les protagonistes, qui n’osent plus s’exprimer librement devant le reste de l’équipe. De la même manière, imposer une réconciliation de façade — une poignée de main forcée en fin de réunion — laisse le désaccord de fond intact, simplement masqué par une convention sociale qui rassure surtout celui qui l’impose. Envoyer un mail collectif rappelant « l’importance de la cohésion d’équipe » sans jamais nommer la situation précise produit un effet similaire : tout le monde comprend l’allusion, personne ne se sent réellement concerné, et le vrai sujet continue de circuler dans les conversations informelles plutôt que d’être traité en face à face.


6️⃣ Ce que cela coûte quand le sujet reste tabou


Un conflit non traité ne reste jamais confiné aux deux personnes concernées. Le reste de l’équipe ajuste ses comportements pour éviter la friction, ce qui réduit la collaboration spontanée et fragmente le collectif en clans informels, parfois sans lien direct avec le désaccord initial. Le manager, lui, porte une charge mentale croissante à mesure que le sujet s’accumule sans être traité — et finit souvent par intervenir dans l’urgence, sur une version dégradée de la situation initiale, bien plus difficile à résoudre que si elle avait été abordée tôt. Plus le délai s’allonge, plus la part émotionnelle du conflit prend le pas sur son objet initial, souvent devenu secondaire par rapport au ressentiment accumulé.


Questions fréquentes


👉 Faut-il toujours intervenir soi-même, ou peut-on laisser les personnes concernées régler leur différend ? Les deux options sont valables selon la gravité et l’ancienneté du conflit. Un désaccord récent et modéré peut être confié aux personnes concernées, avec un point de suivi fixé à l’avance. Un conflit ancien ou qui affecte déjà le reste de l’équipe nécessite une intervention directe du manager.


👉 Comment rester neutre quand on a soi-même un avis sur le fond du désaccord ? Séparer explicitement le rôle d’arbitre du rôle d’expert technique aide à garder cette neutralité : on peut écouter et arbitrer équitablement le processus, puis donner son avis de fond séparément, une fois le climat apaisé.


👉 Un conflit peut-il avoir un effet positif sur une équipe ? Oui, à condition d’être traité et non subi. Un désaccord exprimé et résolu clarifie souvent des attentes qui étaient restées implicites, et renforce paradoxalement la confiance entre les personnes concernées.


Et vous : le dernier conflit d’équipe que vous avez géré, l’avez-vous laissé se tasser seul, tranché rapidement pour passer à autre chose — ou pris le temps d’entendre réellement chaque camp ? Si ce sujet vous parle, un premier échange de 30 minutes, offert et sans engagement, permet d’identifier précisément votre posture actuelle face au conflit et les premiers leviers pour la faire évoluer.